By jeanmarcmorandini.com
Santé

Mémoires d'un urgentiste: " J’ai dû informer une famille que leur fille atteinte de paludisme était morte dans une salle d’attente"


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Mathieu Doukhan a 34 ans et habite Lille. Il exerce depuis plus de cinq ans en tant que à Tourcoing, qui accueille l’un des plus gros services d’urgence de France.

L'enfer des urgences sous toutes les coutures ! Le docteur finit de lire l'histoire du soir à son fils avant de partir pour une nouvelle garde de nuit au service des urgences . Une fois le livre refermé, son fils l'embrasse et lui pose une question qui donnera naissance à ce livre témoignage : " Papa, pourquoi tu dors encore à l'hôpital ? " Au menu de ces chroniques, la vie aux urgences sous toutes ses coutures, avec ses joies, ses malheurs, ses dérives et ses amertumes.

Dans un entretien accordé à 20Minutes.fr il affirme que le médecin urgentiste est un « médecin de comptoir » ou de « larbin de dispensaire ». "Ce métier est contraignant et peu glorieux. Je parle aussi du « syndrome du paillasson » car les  urgences , c’est l’endroit où l’on s’essuie les pieds en entrant à l’hôpital. On garde aux yeux de nos confrères une image de mauvais élèves, de sous médecins. Car pour l’instant, notre métier n’est pas considéré comme une spécialité à part entière. Et les médecins urgentistes font le tampon entre les médecins traitants et les spécialistes."

Et d'ajouter: "Environ 90 % des patients que nous voyons ne devraient pas être aux urgences. Cela tient au fait que certains médecins généralistes nous envoient une partie de leurs patients. Et que les patients eux-mêmes n’ont pas d’éducation à la santé. Ils ne connaissent pas bien le système de soins et ne savent pas quelle est la vocation initiale des urgences."

Et d'évoquer son plus mauvais souvenir: "Lorsque j’étais encore interne, une hôtesse de l’air est arrivée aux urgences avec une forme de paludisme très grave. J’ai dû informer sa famille qu’elle était morte dans une salle d’attente où patientaient une cinquantaine de personnes. C’était difficile de trouver les mots alors que dans ma formation on m’avait appris à annoncer les mauvaises nouvelles de façon très mécanique. Cette jeune femme avait mon âge et sa famille me renvoyait l’image de la mienne. C’était très déconcertant et ce souvenir me revient en mémoire à chaque fois que je dois annoncer un décès."

Extrait de "Papa ! Pourquoi tu dors encore à l'hôpital ?" de Mathieu Doukhan, publié aux éditions de l'Opportun, avril 2016 

Tout secoué

"Je viens docteur parce que j’ai lu dans Internet que j’ai peut-être une phlébite, vu que je suis enceinte et que j’ai mal au mollet depuis quelques jours. — Ouais, enfin là, vos mollets sont souples, vous êtes jeune le risque est faible. Je vois que vous avez déjà eu une grossesse, il y avait eu des problèmes ? — Ben, en fait je l’ai perdu le bébé, et pis toute façon j’aime pas les hôpitaux j’y viens pas pour rien ! — Ah désolé". Je m’apprête à la faire sortir. Je n’y crois pas, je n’ai pas envie de me faire suer pour une jeune fille qui me prend un peu de haut et qui m’est adressée par doctissimo.fr. Mais une petite voix lancinante me dit que je fais une connerie que je devrais l’écouter, si elle n’aime pas les hôpitaux elle n’a rien à faire ici. Par chance, je travaille ce jour-là avec une consoeur qui tâte de l’échographe et lui demande si elle peut regarder ses veines. Nous entrons dans la chambre, ma collègue débute son examen et tombe sur une volumineuse thrombose profonde. Merci Ginette, c’est ma petite voix, et merci à ma consoeur qui vient de m’éviter la boulette. Tout en prescrivant les examens thérapeutiques le cas échéant, je lui demande de quoi est mort son enfant. "J’veux pas en parler. — Je comprends, mais j’ai besoin de savoir si c’était pendant la grossesse ? — Non c’était juste après la naissance, il y a un peu moins d’un an. — Ah, donc vous en avez refait un dans la foulée. — Oui."

Piqué par la curiosité je persiste : "Mais que s’est-il passé ? — Ben c’est que comme on dit, il a eu secouage quoi. — Pardon ? — Ben oui, secouage, c’est quand tu prends le bébé et pis tu le secoues et pis après il meurt. C’est mon copain qui l’a tué. — Et là c’est le même père ? — Ben oui pourquoi ?" La patiente sera finalement transférée en grossesse pathologique à Lille. Je suis pris d’un violent doute en rentrant chez moi : et si ce gars était toujours libre ? Et si elle venait de m’avouer un crime passé inaperçu ? Mais ma femme m’a rapidement rassuré : "C’est un bébé parloir, c’est assez fréquent, tu sais !"


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